Le document déclencheur

Les bancs de la discorde

Le document déclencheur… ou quand le hasard déclenche des recherches

Un jour de recherches aux Archives de la Vendée, un courrier signé d’une « Dame française républicaine » attire mon attention. Nous sommes à Puybelliard, en Vendée, le 04 février 1908. Cette dame écrit au Préfet de Vendée pour lui relater ce qui se passe avec le curé de sa paroisse. 

Extraits choisis : 

  • « Nous avons un curé qui devient insolent. Quand il monte à la tribune, c’est pour traiter ses paroissiens de voleurs, ceux qui n’ont pas payé leurs places de banc »
  • « Samedi soir, il a lui-même placé des planches et enfoncé de grosses pointes sur chaque place de banc qui lui avait pas été payée, et il a dit qu’il les laisserait jusqu’à ce qu’elles soient payées »

Ma première réaction a été de sourire. Quelle étrange situation ! 

Et puis, je me suis demandée ce qu’était cette histoire de place de banc à payer. Alors, j’ai cherché, et cette situation n’était pas rare !

D’où vient la location des bancs d’église ?

Remontons au Moyen-Age. A cette époque, il n’y avait pas de bancs ni de chaises dans les églises. Les fidèles assistaient aux offices debout, puis avec leur propre chaise. Cela donnait déjà lieu à des querelles pour obtenir les meilleures places dans l’église. 

A partir du XIIIe siècle, dans les églises anglaises, des bancs de pierre apparaissent progressivement. Ils sont rapidement remplacés par des bancs en bois, qui se généralisent durant le XVe siècle, en Angleterre et en France. Les querelles pour obtenir les places les plus convoitées de l’église n’ont pas disparu pour autant, des conflits avaient régulièrement lieu. 

Pour pallier cela, les conseils de fabrique mettent en place le bail de location des chaises et des bancs. Nous sommes au milieu du XVIIIe siècle. Au XIXe siècle, les chaises et bancs deviennent un bien de consommation, et ils sont progressivement mis à disposition gratuitement. 

C’est quoi, un conseil de fabrique ? 

Le conseil de fabrique est un ensemble de personnes (clercs et laïcs) chargé de collecter les fonds et revenus servant à la construction des églises et des édifices religieux, ainsi qu’à leur entretien et celui du mobilier. Les revenus de la fabrique viennent principalement des quêtes, des offrandes, des dons, des legs, mais également des loyers et fermages. Et sans oublier le sujet qui nous intéresse ici, la location des places de bancs dans l’église.

Et dernière précision : les membres des conseils de fabrique s’appellent des marguilliers.

Comment cela fonctionne-t-il ? 

A partir du XVIIIe siècle, les marguilliers fixent les prix de location des bancs et des chaises, dans un ordre strict établi par la fabrique. Les sommes sont perçues par le chaisier ou la chaisière. Elles représentent une partie significative des recettes de la fabrique. 

Parfois, les places sont mises aux enchères ! Cela amène aussi des conflits entre les familles les plus aisées, et à l’intérieur même des familles. Les prix des places se montent à des sommes folles, et deviennent inaccessibles aux personnes plus modestes.

Le banc comme signe de statut social

Les bancs d’église ont une signification sociale dès le XVe siècle, ils sont un marqueur de la place des gens dans la société et dans la paroisse. 

Les seigneurs possédaient leurs bancs au premier rang de l’église, et parfois même dans le chœur. Les familles aisées avaient leur emplacement attitré, et ces bancs étaient l’objet de riches décorations, afin, encore une fois, d’asseoir le statut de la famille. 

La mise en place du bail au milieu du XVIIIe siècle n’a pas arrangé cela, car bien entendu, les familles les plus aisées ont pu s’offrir les places les plus en vue de l’église. En effet, il était possible d’acheter les bancs d’église. Les familles riches se les transmettent ensuite par héritage. Dans certaines églises, on peut encore voir des petites plaques de cuivre ou d’émail gravées du nom de la famille propriétaire du banc. A l’inverse, les places au fond de l’église restaient généralement gratuites, pour les pauvres de la paroisse. 

Un exemple de bail de location : Mouchamps

A Mouchamps, la fabrique n’a plus assez d’argent pour acheter de nouveaux bancs, et les familles aisées ne sont plus assez nombreuses pour assurer un revenu régulier par la location. La décision est  prise : les personnes qui veulent une place sur un banc devront le faire eux-mêmes, à leurs frais (fabrication et installation dans l’église) sur un modèle prédéfini. 

Toutefois, bien que propriétaires des bancs, les gens devront ensuite payer un droit pour les occuper, à savoir 6 livres par an. S’ils ne peuvent ou ne veulent plus payer, ils perdront leur banc, qui reviendra de fait à la Fabrique. 

La propriété du banc est héréditaire.

Le document date de l’an 13 et est repris en 1852.

Les bancs comme source de discorde 

Au fur et à mesure de mes recherches sur le sujet, je me suis rendue compte que la correspondance conservée par l’évêché regorge de situations concernant les places de bancs dans les églises.

Deux exemples de conflits, tous deux se passent à Réaumur, dans le bocage vendéen :  

Nous sommes en 1872, le curé de la paroisse fait état à l’évêque de sa situation : un adjudicataire refuse de payer son dû de 102 francs annuels pour l’occupation de son banc. Il explique que l’adjudication “a été faite le 26 décembre 1869, ce pour 7 ans, à partir du 1er janvier 1870”. Il explique ensuite que ce monsieur a bien payé ses deux premières années intégralement, mais que maintenant, il ne souhaite payer que l’équivalent de 2 places au lieu de 6, prétextant que “c’est trop d’argent”. Ce monsieur a également traité avec un sous-locataire, qui ne vient pas aux offices et ne paie donc pas sa place. Le conseil de fabrique envisage ici de porter ce cas devant les tribunaux, et le curé de la paroisse demande conseil à l’évêque sur la conduite à tenir.

Toujours à Réaumur, quelques années plus tôt, en 1866, le conseil de fabrique prend la décision de réaménager l’église afin d’agrandir les fonts baptismaux et aménager un nouveau confessionnal. Pour ce faire, les bancs ont été bougés et “avancés vers le haut de l’église”. Cette opération “jugée nécessaire pour la régularité et le bien général” permet de gagner un banc d’un côté de l’église et de l’espace pour le bon déroulé des offices. Malgré cela, un paroissien fait une réclamation au conseil de fabrique du fait de l’avancée de son banc d’environ 25 cm vers l’autel. “Le plaignant menace la Fabrique d’un procès, et, en attendant, il trouble le bon ordre”.

La réponse de l’évêque ici, est de proposer le remboursement intégral du montant payé par cet homme, en échange de son renoncement au banc. C’est ce qui a été proposé, mais l’homme a refusé formellement, et injurié grossièrement le conseil de fabrique. 

Toutefois, le curé a peut-être une solution : celle de s’appuyer sur un ancien règlement pour démettre ce paroissien de son banc. En effet, l’adjudication faite avec le plaignant date d’avant le nouveau règlement, et de ce fait, est soumis au règlement précédent dans lequel la révocation du banc peut se faire au bout d’une année, et non plus de 7 ans. 

Les affaires concernant les bancs d’église sont monnaie courante : à Thouarsais-Bouildroux en 1879, au Mazeau en 1897-1898, à Vouvant entre 1893 et 1896.

Malheureusement, je ne sais pas comment ces histoires se terminent, que ce soit à Puybelliard, à Réaumur ou ailleurs… Les archives du diocèse que j’ai pu consulter contiennent seulement les courriers reçus par l’évêché et pas les réponses. 

Quelles sources à consulter ?

Le document déclencheur se trouve dans la liasse cotée 4M 150 : Police – Cultes – Réglementation des sonneries de cloches, des bancs d’église, sépulture et processions (1904-1913), conservée aux Archives de Vendée.

J’ai également utilisé :

  • La correspondance du diocèse de Luçon, numérisée et disponible sur le site des Archives de Vendée (cote : AHD Luçon). 
  • Un article de Stéphane Gomis. “ Tenir son rang ” à l’église : le rôle des bancs et des chaises en France sous l’Ancien Régime. Session doctorale “ Figures d’appartenance ”, Michel Cassan, Apr 2008, Limoges, France. pp.124-134. ffhal-01897969ff

Les actes notariés, également numérisés et consultables sur le site des Archives de la Vendée : on y trouve des baillettes pour les places dans les églises, des actes de communauté, mais aussi des procès-verbaux d’adjudication de places accompagné des relevés des sommes perçues. 

Un dernier document à noter : le registre des recettes de location des bancs et des chaises de l’église Saint-Louis à La Roche-sur-Yon, coté 1 J 2057 (juin 1828-janvier 1830). Je ne l’ai pas utilisé ici, mais sa consultation permet de se rendre compte les sommes pouvant être allouées à la location de bancs d’églises. 

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